Les discrètes marcheuses de la Canebière

Pour des raisons financières, des femmes quinquagénaires se prostituent au centre-ville en pleine journée. Au milieu des passants et sans attirer l’attention.


Un reportage de Amine el-Mehadji


marcheuse

Marseille, centre-ville, 10h00. La ville finit de se réveiller, ses habitants, ses commerçants, ses touristes circulent déjà le long des artères phocéennes. Sur la Canebière, la grande rue populaire de la ville, un discret manège commence.

Des passantes d’une cinquantaine d’années marchent par groupe de 2 ou 3, faisant des allers-retours sur le trottoir. Elles sont arrivées récemment du Maghreb, alors que d’autres sont en France depuis quelques années déjà: on les appelle les marcheuses, en référence à leur discrétion et à l’absence de racolage visible.

Leurs regards cherchent les hommes. Sans attirer l’attention, elles vendent leurs charmes, à des tarifs moins chers que ceux de la prostitution classique. Entre 20 et 30 euros, lorsque leurs consœurs de profession monnayent leurs services entre 40 et 60 euros.

Ces dernières se trouvent rue Curiol, une rue perpendiculaire, et se montrent plus en retrait que les marcheuses qui se mélangent aux passants.

Lorsqu’on leur demande ce qu’elles pensent de leurs concurrentes, les avis divergent.

« En plein milieu de la Canebière, c’est pas le plus discret pour ce travail », lance une fille en jupe et chemisier, assise sur un coussin, devant la porte d’immeuble de son studio.

« De toute façon, on n’a pas la même clientèle, elles ciblent en général des vieux clients, des chibanis comme ont dit en arabe ! » explique une prostituée se tenant à l’écart des autres, mais bien visible grâce à son décolleté et ses jambes nues.

De fait, la plupart des marcheuses sont des mères de famille et ont une clientèle de vieux, de clandestins ou parfois même de jeunes au portefeuille moins garni.

Les commerçants, habitués, sont aux premières loges pour voir le manége. « Et cela dure depuis 26 ans que je suis dans cette boutique, c’est à dire que entre les vendeurs à la sauvette, la saleté, et maintenant elles, c’en est trop pour la réputation du centre ville! Il y en a même une qui vient avec ses gosses le samedi… Avec le nouveau commissariat, on pensait que ça irait mieux mais finalement, il y en a plus qu’avant. Même la police ne fait rien, il faudrait presque qu’on leur dise ou elles habitent pour qu’ils les identifient!», râle la responsable de la boutique Pierry dans son ensemble chemisier pantalon, noir brillant.


« On fait comme on peut pour s’en sortir »


Depuis la rénovation du centre ville, le nombre de ces prostituées n’a cessé de croître. Il y a 20 ans, elles étaient un groupe de 2 ou 3 femmes, aujourd’hui, elles sont à peu près une vingtaine.

Un agent municipal régissant le carrefour Canebière-rue de Rome le confirme: « C’est pas nouveau, la police nationale est au courant, mais bon, pour les localiser et constater leurs infractions à la loi, c’est pas évident. Leur âge et leur statut de mères de famille rendent la chose encore plus complexe, surtout qu’elles se trouvent au milieu de la foule ».

Outre leur statut, à l’exception de quelques unes, ces quinquagénaires ont aussi le physique et les attitudes de leur âge. Le pas lent, le visage et les mains marqués. Leur racolage à elles se résume à un simple hochement de tête, ou à un geste du regard pour confirmer leur appartenance à la communauté des marcheuses. Les semelles de leurs mocassins aussi semblent bien usées par les incessants allers retours sur les pavés de la Canebière.

En voilà une, appuyée contre le mur, à l’angle d’une banque. Discrètement, et en arabe vu les difficultés pour certaines de parler français, on lui demande pourquoi elle se prostitue. « Si on avait le choix, on ferait autre chose, on peut pas joindre les deux bouts, alors on fait comme on peut pour s’en sortir », répond-elle avec un souci de discrétion sur les détails de sa vie. Son âge: 54 ans. Elle rajoute: « de toute façon, un jour, je vais rentrer dans mon pays. »

En attendant, lorsqu’on lui demande où elle pratique, la gêne se fait ressentir, et donne droit à un simple: « juste à coté ! »

Cette prostitution particulière n’existe pas uniquement à Marseille. Elle est aussi recensée à Paris ou à Lyon avec les mêmes caractéristiques: ces femmes ont toutes en commun leur âge, leur inlassable marche et surtout leur besoin financier.

En France, le simple fait de se livrer à la prostitution sans racolage n’est pas interdit par la loi, à partir du moment où il n’y a pas de proxénétisme ou de racolage actif (attitude visible de débauche sur la voie publique). Sauf que depuis 2003, l’article L. 225-10-1 du code pénal prévoit une peine de 2 mois d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende, même pour une prostitution avec un racolage passif.

Les enfants qui grandissent ou un client devenu mari, ce sont là quelques unes des raisons qui pourraient conduire ces femmes à arrêter le tapin et, peut-être, à regagner leurs pays d’origine, après quelques années de dur labeur. Pour y prendre une vraie retraite. Toujours au soleil mais bien loin de la Canebière…


A.eM


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Classé dans Immigration, Marseille, Quartiers, Reportages

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